Témoignages

1er témoignage

Témoignage concernant la fausse-couche

Les jours s’allongent et les bourgeons se préparent à éclore. C’est l’arrivée du printemps. Je vois toujours la nature renaître en cette période de l’année avec joie. Mais au fond de moi ressurgissent aussi des souvenirs moins gais, car c’est au mois d’avril qu’ont débuté mes deux premières grossesses…

Pour la première, très désirée et longtemps attendue, nous sommes en vacances lorsque le test montre fièrement les deux lignes rouges magiques annonçant un petit être en début de vie. Nous retournons même en acheter un deuxième, tant cela nous semble irréel et incroyable, ce qui a bien fait rire la vendeuse !

Mais, très vite, l’angoisse se mêle à l’immense joie. Comme si je pressens que cette vie-là est très fragile. Je souhaite faire une prise de sang rapidement pour confirmer que ce petit bébé est bien en train de grandir dans mon ventre. Le résultat nous transporte de joie. Oui, nous attendons bel et bien un enfant, qui s’annonce juste pour la période de Noël. Un Noël prévu dans le froid du Canada vu que nous nous envolons bientôt pour une année au pays du sirop d’érable.

Beaucoup d’allégresse donc dans les jours qui suivent. Des rêves, des projets fous plein la tête. D’ailleurs j’ai de la peine à garder les pieds sur terre. Mais, toujours, demeure, au fond de moi, cette peur lancinante qu’il arrive quelque chose à ce petit être si fragile, si minuscule…

Peu après, au cabinet médical, premier rendez-vous avec notre bébé à l’ultrason à 5 semaines de vie environ. Un bébé de quelques millimètres, avec un cœur qui bat si vite : notre enfant… Beaucoup d’émotion, surtout pour le papa. Moi je suis heureuse, rassurée. En partie rassurée seulement, car le médecin dit qu’il trouve la grossesse moins avancée que prévu : l’embryon est un peu petit par rapport aux dates. Cela m’inquiète tout de même, j’ai comme un mauvais pressentiment que j’essaie sans cesse de le gommer les jours suivants par des pensées positives. Dans la même semaine, un après-midi, je commence à perdre du sang. Et là, c’est le début du cauchemar. Des heures d’angoisse, la tête qui tourne, qui se vide, la peur sourde qui monte… A l’arrivée à l’hôpital, la secrétaire de la réception me demande si je suis enceinte… Que répondre ? Je sens bien que quelque chose ne va pas avec notre bébé.

Et puis, pendant l’ultrason, la douleur du « verdict ». Malgré la douceur et la psychologie du médecin de garde, mon corps et mon cœur de maman sont déchirés, comme foudroyés. On voit bien que le cœur du petit trésor s’est arrêté, l’image est figée… Bébé n’a pas grandi. Il s’est envolé vers les étoiles, sans prévenir ni dire au revoir. Je me retrouve là, sur cette terre, avec mon chagrin immense. Pas de doute possible. La vie est cruelle, surtout en cette veille de fêtes des mères.

On nous laisse un moment alors que nous ne sommes déjà plus trois mais deux… deux, pour nous prendre dans les bras et… quoi de plus ? Juste l’envie de pleurer et que la vie s’arrête… ou alors qu’on se réveille de ce cauchemar. Ensuite, tout va très vite. Je vis les jours suivants dans un tunnel sinistre duquel je ne vois aucune issue.

Informer nos proches : personne ne savait rien de cette grossesse. Quel sentiment terrible d’annoncer en même temps que j’avais été enceinte mais que je ne l’étais plus !

Attendre le jour du curetage dans l’ambivalence : celle de se séparer au plus vite de ce bébé mort dans mon ventre ou alors l’envie de le garder pour toujours avec moi, au chaud… Lui dire au revoir en caressant une dernière fois mon ventre avant d’entrer en salle d’opération. S’endormir artificiellement pour ne rien voir, ne rien savoir, avec même un petit espoir secret de peut-être ne jamais se réveiller. Et finalement, oui, se réveiller, mais avec le ventre vide et les yeux pleins de larmes.

Puis la vie reprend son chemin. Lentement, je réapprivoise le quotidien, sans mon bébé. Rapidement, nous donnons un nom à notre bébé, pour nous c’est essentiel, tout comme le fait de l’imaginer fille ou garçon. Croyants, nous continuons à lui parler et à sentir sa présence, tout autour de nous, dans les beaux moments surtout, mais aussi dans les moments difficiles. Une musique magnifique, un paysage splendide, un signe d’amitié, un coucher de soleil ou une étoile dans le ciel d’été… Notre bébé nous fait des petits coucous. Tout cela nous aide un peu à affronter les instants moins faciles : les mots qui font mal de la part des autres, les mauvais conseils de ceux qui croient toujours tout savoir, la négation de notre souffrance, l’incompréhension, les maladresses, les fêtes, les enfants des autres et surtout, douleur suprême, les ventres ronds des femmes enceintes…

Avant de pouvoir enfin me sentir mieux, j’ai dû attendre qu’une année entière ne s’écoule. Comme si je devais revivre une fois tous les événements d’une année sans mon bébé. A la date prévue du terme, nous sommes en vacances au Mexique. Nous voulons marquer ce jour par un geste symbolique. J’écris une lettre à notre bébé envolé, un message pour lui exprimer tout ce que j’ai encore sur le cœur. Ce message, nous le glissons dans une bouteille. Une bouteille que nous jetons à la mer dans un petit endroit paradisiaque… Un appel au secours peut-être, mais surtout une lettre d’amour. J’aime me dire que le voyage de ce petit bout continue, tout autour du monde, qu’il peut être partout, et ce pour toujours. Au lendemain de cette démarche émouvante, notre petit ange nous offre un magnifique lever de soleil sur l’océan à notre réveil…

Impossible pour nous d’avoir une photo de notre minuscule bébé, rien à mettre dans un cadre pour penser à lui parfois dans la maison. Alors, c’est l’image de cet endroit de rêve qui nous rappelle le doux passage de ce petit être dans notre vie et c’est notre façon à nous de nous remémorer ce bébé…

Au bout de cette longue année, me sentant en meilleure forme, je me retrouve à nouveau enceinte, à la même période. Un test de grossesse positif, comme un beau pied de nez à la superstition d’un vendredi 13. Comme nous vivons à l’étranger, tout est plus compliqué. Cette fois-ci, l’angoisse est encore plus forte. A cela, s’ajoute un autre sentiment : la peur d’y croire, la peur de m’investir trop dans cette grossesse, si par malheur cela doit mal se terminer… Après réflexion, je réussis à me convaincre que c’est ridicule et qu’il me faut vivre pleinement ce qui m’est donné de vivre, peu importe la durée de cette grossesse. J’achète une paire de petits chaussons, je m’offre de doux moments à flâner dans les magasins de bébé ou de future maman et nous nous mettons même à rêver de prénoms… Je parle à ce bébé, lui confiant mes joies et mes angoisses. Je ne me prive pas de vivre chaque instant avec cette vie qui pousse en moi.

Au premier ultrason, quel soulagement de voir que le petit cœur bat bien, et, cette fois, la taille du bébé est « parfaite » ! Nous vivons le mois suivant dans un grand bonheur, partageant tout de suite notre heureuse nouvelle avec notre entourage. Après le deuxième contrôle, vers 12 semaines de grossesse, à la fin du premier trimestre toujours critique, je me dis que toutes mes craintes seront dissipées et que je me sentirai enfin détendue. Malheureusement, ce que je redoutais dans mes moments les plus noirs arrive ce jour-là.
Pour ajouter à notre douleur, le personnel médical canadien ne répond pas du tout à notre besoin de soutien. Personne ne nous explique ni ne trouve les mots justes. L’échographie est très brève, vite interrompue et la radiologue nous laisse alors seuls pendant des minutes interminables et épouvantables, sans information. Suspendue à un infime espoir, j’ai pourtant déjà compris. Bébé ne bouge plus sur l’image en noir et blanc de l’ultrason, son petit cœur ne bat plus… Lorsque le médecin, enfin arrivé, nous reçoit, il est maladroit et nous ne ressentons aucune compassion de sa part face à notre détresse.

Ce jour-là, notre bébé n’est donc pas au rendez-vous. Nous l’avons manqué. Nous avons juste face à nous des médecins qui n’ont pas su trouver les mots, qui nous ont laissés dans l’angoisse, l’attente, la tristesse et l’incompréhension. Pas de bras pour nous bercer, nous apaiser. Juste des paroles scientifiques, vides de sens et d’amour. Pour eux, ce bébé était juste une fausse couche, un amas de cellules dira même l’un d’eux. Faux, le contraire de vrai. Pour nous, ce bébé était VRAI. Pour nous, il était TOUT : un bébé, un enfant, un fruit de notre amour, un rêve et des milliers de projets, un trésor, un trophée, une caresse, un souffle de vie… Finalement, je sors en larmes (alors que mon mari règle la facture ! Oui, il faut payer pour entendre ça !), passant devant une salle d’attente débordant de femmes aux ventres énormes et de bébés hurleurs. Anéantie, je m’effondre sur le parking et pleure tout mon saoul, pliée à terre.

Du côté médical, la suite est compliquée puisque nous sommes à Ottawa. Du côté humain en revanche, nous sommes entourés par des gens exceptionnels, des amis de cœur, qui reconnaissent notre souffrance. On reçoit des cartes, des fleurs, des visites, la directrice de mon mari le prend dans ses bras et lui donne congé... Bref, les gens sont conscients que nous avons perdu un bébé, un être qui était bien vivant pour nous, notre deuil est reconnu, peut-être plus qu’en Suisse cette fois-ci. Pendant les quelques jours précédant le curetage (il faut patienter, le système santé du Canada étant débordé), je rencontre longuement une psychothérapeute qui m’aide à traverser cette épreuve. Elle me propose de continuer à parler à mon bébé envolé, de lui confier tout ce que je ressens, de lui révéler ce que je veux encore lui dire tant qu’il est en mon sein. Comme un départ qui se prépare précieusement. Et, quelques jours plus tard, lorsque je pars pour l’hôpital, je suis prête à me séparer de ce bébé, qui a lui aussi reçu un doux prénom.

La veille, mon second petit ange m’offre un dernier cadeau. Un rêve apaisant dans lequel je le vois tout de blanc vêtu, magnifique poupon. A côté de lui, discrètement, cet autre bébé envolé, une année plus tôt, pour le prendre par la main… Je me réveille sereine mais très émue.

Dans l’immense hôpital, c’est un autre médecin qui m’opère, une femme attentive qui commence par me présenter ses condoléances. Quelques semaines plus tard, après le curetage, nous reviendrons dans une boutique de cet hôpital acheter un habit de bébé, dans l’espoir d’avoir un jour un enfant bien vivant pour le porter.

Une semaine après, la psychothérapeute nous propose un petit rituel, une sorte de cérémonie pour cet enfant envolé. Un moment très beau, très fort. Nous avons l’impression de faire ainsi un grand pas en avant sur notre chemin de deuil. Puis vient l’été, les vacances et nous réalisons un ultime voyage à l’ouest du pays. Notre petit bébé canadien demeure très présent dans les magnifiques paysages que nous traversons. Nous décidons de lui déposer un message porteur de vie et d’espérance, là, dans les vastes prairies à perte du vue. Dans un champ coloré, nous enterrons avec émotion une petite lettre qui lui est destinée. Je sais maintenant qu’au-dessus de ce message secret, la vie pousse, la terre est fertile et des fleurs s’épanouissent. Tout un symbole. Ce champ fleuri est l’image qui nous rappelle le passage de notre second petit ange dans notre vie… Notre voiture redémarre, je pleure mais je me sens soulagée, car la page est alors tournée.

De retour en Suisse, je me sens assez rapidement prête pour une nouvelle grossesse. Un soir de septembre, j’écris une lettre, adressée cette fois à un nouveau bébé à venir. Je souhaite déjà lui expliquer notre histoire, une histoire un peu triste, mais une belle histoire en fin de compte. C’est sans doute au lendemain de l’écriture de cette lettre que notre petit garçon est conçu et, deux mois après les prairies canadiennes, je suis enceinte pour la troisième fois !

Un soir, au tout début de cette grossesse, nous avons très peur car je commence à perdre du sang. C’est alors aux urgences que je fais la connaissance de notre petit garçon grâce à la magie de l’ultrason. Il est bien accroché et a sans doute choisi de me dire bonjour bien avant le premier contrôle prévu, histoire de me rassurer au plus vite ! Je dois ensuite rester tranquille pour le premier trimestre. Je contacte à ce moment Agapa, ne parvenant plus à gérer mes angoisses malgré mon envie de vivre intensément cette nouvelle grossesse.

Sandrine d’Agapa est là pour m’écouter et m’entourer dans ces 3 premiers mois difficiles. Sa présence et ses visites me font beaucoup de bien. Son accompagnement précieux m’apporte sérénité et confiance, et cela s’en ressent chez nous tous, maman, papa et bébé compris!

Aujourd’hui, Baptiste a 10 mois ! La vie nous a fait le plus beau des cadeaux. Je n’oublierai jamais ces premières secondes où on l’a déposé sur mon ventre, et, qu’enfin, j’ai pu le serrer tellement fort et le sentir tout contre moi.

Notre chemin de vie, Baptiste le connaît, puisque, même dans mon ventre, nous lui en avons parlé. Il sait que, dans le ciel, il a deux frères/sœurs qui veillent sur lui, tels des petits anges, et qu’ils font, à leur manière discrète, partie aussi de la famille, dans le secret de notre cœur…

 

2ème témoignage

Une vie inachevée

Mon histoire date d’il y a presque 30 ans. A l’époque, je n’avais pas encore fêté mes 18 ans quand je me suis aperçue que j'étais enceinte. Mon premier sentiment fut la peur, une peur panique, abyssale. Jour et nuit, je repensais à la manière de me sortir de ce "problème", comment le dire à mes parents, quelle serait leur réaction ? Je ne me sentais pas prête du tout à être mère et je voulais voir tout cela comme un malheureux accident de parcours. Envisager de mener cette grossesse à terme était hors de question, il me fallait à tout prix me débarrasser de cette "chose" qui commençait à me rendre malade et menaçait de gâcher mon avenir. L’unique solution envisageable était d’avorter.

Finalement mis au courant, mes parents ont réagit par la colère, la déception, le silence, la démission. J’ai effectué seule les démarches pour obtenir les autorisations nécessaires à cet avortement qui était devenu mon but ultime. Première visite chez un gynécologue, puis chez un autre puisqu'un second avis médical était nécessaire. Je me rappelle ces consultations avec un grand poids de honte, je me sentais coupable et je devais demander "la charité" pour que ces médecins acceptent de m'aider. A aucun moment, ni mes parents, ni les médecins consultés ne m’ont proposé de l'aide au cas où je décidais de garder "l'enfant". En fait, je crois que ce mot n'a même pas été prononcé, ou l'ai-je occulté ? Tous étaient convaincus que l'avortement était la seule et la meilleure solution vu mon jeune âge. Seul, le père du bébé m’a un soir timidement proposé son soutien au cas où je voudrais le garder. J’ai refusé.

Après un délai d’attente qui me paru interminable en raison des nausées dus au début de la grossesse et au secret qui m’était imposé par ma famille, la date de l'intervention est enfin arrivée comme une délivrance. La prise en charge au niveau médical a été bonne, les infirmières et le médecin ont été très professionnels. C'était ma première anesthésie générale. Quand, je me suis réveillée, c'était fait. La fragile vie en formation en moi avait été supprimée pendant mon sommeil. Je n'avais pas souffert, ni même eu la notion du temps qui s'était écoulé. J'avais juste été déconnectée de la réalité pendant un moment qui m'a semblé très court, presque instantané. Je ne voulais même pas envisager l'hypothèse que j'avais porté une vie. Pour moi, ce n’était rien, juste un amas de cellules, une sorte de tumeur qu'il fallait éliminer coûte que coûte. Il faisait beau, c'était presque l'été, du moins déjà le printemps. Le problème était réglé et je pouvais enfin reprendre une vie normale, sans nausée, sans malaise, sans mensonge, du moins je le croyais !

A partir de là, j'ai verrouillé cet épisode dramatique de ma vie au fond de moi et j'ai fait comme si rien n'était jamais arrivé. En famille, on n’en a plus jamais reparlé. J'ai cru que le problème était définitivement réglé. Pourtant quand mon frère unique est décédé quatre ans plus tard, j'ai immédiatement pensé que cela aurait dû être moi, j'aurais dû mourir à sa place, car lui ne le « méritait » pas. Sous-entendu, je méritais la mort moi. Là j'ai ressenti comme un appel à la vie, une envie de bébé pour remplacer mon frère décédé. Pour la première fois, j’ai repensé à cet enfant avorté. S’il avait vu le jour, il aurait peut-être été porteur d’espérance et de consolation pour mes parents dévastés par la souffrance.

A cette époque, j’ai renoué avec la foi chrétienne, ce qui m’a amenée à confesser mon péché d'avortement. J'ai pleuré, j'ai réalisé que ce "rien" était en fait une vie en formation, mais je n'arrivais pas à me convaincre intérieurement que je n'avais pas pris la bonne décision en avortant. Je pense sincèrement que Dieu m'a pardonnée instantanément en dépit de mon ambivalence, pourtant mon corps et mon cœur portaient encore à mon insu une blessure béante.

Une nouvelle fois, j'ai cru le problème réglé. Il a réapparu quand j'ai été enceinte juste après mon mariage ; question du médecin: est-ce votre première grossesse ? Ma réponse: « Oui ». Intérieurement, je me suis sentie coupable de mentir. Et cette grossesse a abouti en une fausse couche, un "œuf blanc" comme disent les médecins, soit un embryon qui ne s'est pas développé ou qui n'a pas réussi à s'implanter dans l'utérus. Même si le test de grossesse s'était révélé positif, au fond de moi, je ne me sentais pas enceinte, pas de nausée, rien. J'ai dû subir un curetage (quel horrible mot: "curer" avec ses synonymes: nettoyer, purifier, décrasser, dégraisser…). Cela me fait penser qu'il faut nettoyer quelque chose de sale, d'impure, d'honteux.

Puis il y a eu ma troisième grossesse. Une naissance difficile, mais mon premier enfant était venu à la vie, quel bonheur ! Ensuite, il y a eu la naissance de mon second fils 19 mois plus tard et celle de ma fille 10 ans après. Pendant toutes ces années vouées à la maternité, je n'ai pratiquement plus repensé à cet avortement. Pourtant au fond de moi, il y avait ce vide lancinant, incompréhensible, impossible à combler. Chaque soir, il me fallait manger au-delà de ma faim, remplir jusqu'à l'écoeurement ce vide intérieur pour enfin pouvoir dormir avec un sentiment de plénitude. J’ai rapidement commencé à prendre du poids, surtout au ventre, ce ventre qui avait subit tant de honte. Etait-ce une manière inconsciente de dire aux autres: « Regardez ce gros ventre que vous n'avez pas voulu voir, il s'impose, puisqu'il n'est pas gros de vie, il l'est de graisse ! » d'où dégraisser, curer, curetage…

De plus en plus, je souffrais d’un douloureux sentiment de vide émotionnel, de solitude profonde. Même bien entourée, je me sentais seule, abandonnée, de trop. Sentiment de vide et de solitude qui s'étend sur des années pour aboutir à de l'angoisse. Mes parades ou stratégie de survie: toujours être active, rechercher le stress pour ne pas sentir l'angoisse du vide, deviennent inefficaces. Acculée par la souffrance, je décide de commencer une psychothérapie sans soupçonner la cause de mon mal-être. Pour m’aider à sortir de ma confusion, la thérapeute me suggère de noter tous les symptômes dont je souffre. Je le fais sous forme d’un soleil : au centre un point d’interrogation symbolisant la cause inconnue de mon mal. Tout autour, j’écris sur les rayons les symptômes que je ressens : « toujours être en activité, s’arrêter = déprimer = mourir, jamais remplie – vide intérieur à combler sans cesse – insupportable de faire comme si de rien était – ne pas pouvoir dire, être condamnée au secret – la vie est dure – lutter pour vivre est fatiguant, vais-je avoir la force de vivre ma vie jusqu’au bout ? – je me vide continuellement, il faut sans cesse me remplir – substance vitale qui s’écoule – une part de moi a été arrachée, je suis amputée de mon double, de moi – douleur au plexus – angoisse, oppression, culpabilité, honte, solitude,vide, fuite, personne ne l’a pleuré. » Je regarde le dessin terminé et la cause de mon mal me saute au visage, c’était devenu tellement évident, je souffrais des conséquences de cet avortement subit 27 ans plus tôt.

Est-ce possible ? D’autres femmes ont-elles souffert des mêmes conséquences ? Pourquoi, n’en parle-t-on pas ? J’ai besoin de savoir, de comprendre. Par Internet, je commande plusieurs livres sur le sujet et je découvre une abondante littérature qui fait échos à ma souffrance, qui la dévoile, la décrit, l’explique. Donc, je ne suis pas la seule !

Quelques mois plus tard, un jeune dont j’étais proche se suicide à moins de 17 ans en se jetant sous un train. Je suis dévastée, je ressens toute la violence de cette mort au fond de mes tripes. Un enfant meurt trop tôt, une vie pleine de potentiels s'arrête brusquement, son corps est déchiqueté, broyé, détruit. Sa famille est plongée dans un état de sidération et répète que : « Tout va bien ! ». Ces mots me font l’effet d’une bombe, j’explose de l’intérieur, j’ai envie de hurler ma souffrance à la face du monde. Je ressens un besoin viscéral d'écrire un texte pour la cérémonie des obsèques de ce jeune. Je le fais avec tout mon cœur et je sens que je suis entrain de faire un autre deuil. Soudain, toutes les pièces du puzzle se mettent place, tous mes symptômes prennent sens. Une vie a été arrachée de mon ventre avec violence, un petit corps déchiqueté. Un être qui avait la vie devant lui n’a jamais vu le jour, pas même un seul. A mes yeux, il n'existait pas, mais avec la mort atroce de ce jeune, il s’est rappelé à moi. Mon corps meurtri, mon âme et mon cœur blessés ont besoin de guérison.

A cette même période, je découvre l’association Agapa par le biais d’un article de presse paru dans Le Matin Dimanche. Je décide de m’inscrire au parcours d’accompagnement thérapeutique en groupe. Pendant 7 mois, je chemine avec trois autres femmes et revisite mon histoire douloureuse. J’initie une démarche de deuil. Plusieurs étapes de ce parcours ont été significatives et m’ont permises de donner du sens à mon histoire pour avancer vers la guérison. Je vais en décrire brièvement quelques unes :
La survivance : J’ai pris conscience que j’étais moi-même par deux fois survivante : la première fois puisque ma propre naissance a été précédée d’un avortement thérapeutique, puis la deuxième, lorsque mon frère aîné est décédé à l’âge de 24 ans me laissant seule survivante de notre fratrie. Je me suis reconnue dans la majorité des symptômes du survivant, notamment par une profonde culpabilités existentielle et ontologique telles un sentiment d’être une passagère clandestine embarquée sur le bateau de la vie, sans billet valable, une sorte d’usurpatrice dans l’angoisse d’être découverte et jetée par-dessus bord.

Les cercles vicieux d’une génération à l’autre : J’ai réalisé que ma grossesse précoce et ma décision d’avorter n’ont pas été « un coup de tonnerre dans un ciel bleu » comme je l’ai longtemps pensé – à tord – mais l’aboutissement d’un ensemble de circonstances, la concrétisation par un acte extrême d’une souffrance inexprimable : la douleur non dite et non reconnue de ma mère qui a dû avorter contre son gré. C’était comme si inconsciemment il me fallait rejouer l’histoire pour mettre en acte sa souffrance indicible. Victime de négligences parentales au niveau de l’écoute, de la non reconnaissance des émotions, de l’interdit de l’expression de la colère, un manque de protection lors de mon adolescence. Je n’avais pas ni le droit, ni la possibilité d’exprimer verbalement mon mal-être, il ne me restait plus qu’à l’agir.

La répartition des parts de responsabilité et la distinction entre vraies et fausses culpabilités : Lors du parcours j’ai réalisé que je n’avais pas  toute la  responsabilité de l’acte mais que les 100% était à répartir entre mes parents, le médecin, le père de l’enfant et moi-même.

La réhumanisation de l’enfant non né : J’ai compris qu’il n’était pas possible de faire le deuil de « quelque chose » et qui plus est « quelqu’un » qui n’a pas existé, qu’il était nécessaire de ré humaniser cet enfant, de lui donner une identité, de le restaurer dans sa dignité et son droit à la vie. J’ai vécu cette étape d’une manière très forte. Invitée par une accompagnatrice d’Agapa à laisser mon imagination visualiser cet enfant. Ce « rien », cette « chose » dont il me fallait me débarrasser est devenu progressivement dans mes pensées, puis dans mon cœur une personne réelle avec un visage, un prénom, un projet de vie. Lors d’une visualisation qui a eu beaucoup de sens pour moi,  j’ai pu rassembler ses membres éparpillés pour reformer le corps de ma fille. Cette image a eu un fort impact guérissant dans le sens où un bébé avorté a son corps disloqué et là je pouvais « en imagination » réparer l’horreur de cette image, lui rendre sa dignité humaine.

La cérémonie et le deuil : Les étapes ont été longues, difficiles, douloureuses, mais aboutissent finalement à une petite cérémonie au cours de laquelle un acte symbolique est posé en mémoire de cet enfant non né. Pour moi, c’était très important que cette cérémonie ait eu lieu dans la chapelle attenante. C’est un lieu sacré rendant un hommage au sacré de la vie. L’émotion est intense, les larmes coulent en abondance, sincères, libératrices. Les Soeurs ont préparé quelques fleurs, des bougies, j’ai préparé un petit arrangement, simple, un dessin, son prénom, quelques fleurs de printemps. Une douce musique invite au recueillement. En fermant les yeux, j’imagine que ma famille est réunie autour de moi pour cette cérémonie funéraire. Je suis debout, contrite de douleurs, mais digne, je vois mes parents, mes proches défiler devant comme lorsqu’on rend les honneurs aux endeuillés, je croise leur regard, un à un, et j’y lis enfin une reconnaissance de ma souffrance, de mon deuil. Après avoir été condamnée au secret durant tant d’années, cette cérémonie légitime la vie de mon premier enfant et sa mort. En présence de témoins, les accompagnatrices d’Agapa et les autres participantes du groupe, je rends à Dieu cette vie trop vite interrompue. Après les pleures, mon cœur s’apaise, je me sens pacifiée, enfin réconciliée avec mon histoire.

Aujourd'hui, en témoignant publiquement devant vous, je veux rendre hommage à cette enfant qui avait sa place dans notre famille, Je pense que c’était une petite fille et je l’ai appelée Florence. Sa vie avait un sens et elle avait une destinée. Inconsciemment, égoïstement, j'ai brisé son élan de vie, en plein développement son petit cœur bondissant a été arrêté net. Inachevée, elle a rejoint le séjour des morts. Comme ce jeune décédé par suicide, elle est morte dans la souffrance, une souffrance extrême de ne pas avoir été reconnue, accueillie et aimée. Maintenant, je peux enfin faire son deuil et croire que dans l’espérance de la résurrection, nous nous reverrons un jour.

Au niveau des résultats concrets de mon parcours, je dirais que je me suis réconciliée avec mon histoire de vie, avec moi-même. Je n’ai pratiquement plus souffert de l’angoisse du vide, j’ai pu lâcher ma béquille de l’activisme qui me maintenait dans un état de surmenage constant et d’épuisement, renoncer à l’image de la personne idéale ; déposer mes masques,  dévoiler ma vulnérabilité à mes enfants, les délier du cercle vicieux de la répétition, restaurer une juste image de la féminité pour ma fille Eva, m’accueillir avec bienveillance telle que je suis, avec mes faiblesses, mes limites, mais aussi mes potentialités, mes forces, mes qualités.

Finalement, j’a en fin pu laisser entrer dans cet espace jusqu’alors verrouillé de mon cœur le père de cet enfant avorté qui est devenu mon mari et le père de mes autres enfants par la suite afin que nous trouvions ensemble un chemin de réconciliation et de guérison.

Pour conclure, je voudrais vous lire les versets 13 et 16 du psaume 139 qui me touche particulièrement:

C’est toi qui a formé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère.
Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse.
Quand je n’étais qu’une masse informe, tes yeux me voyaient ;
Et sur ton livre étaient tous inscrits
Les jours qui m’étaient destinés
Avant qu’aucun d’eux n’existe. 

Merci de votre bienveillante attention et merci à Aude et Sandrine qui ont su m’accompagner avec beaucoup de respect et de compétence tout au long de ce cheminement difficile, mais ô combien libérateur.

                                                                                                  Marie-Jo

 
 

 

 

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